« Le 13 Juillet 1665, arrivèrent à Ispahan, le Sieur DE LALIN, Gentilhomme ordinaire chez le Roy, le Sieur de LA BOULAYE Gentilhomme Angevin, les Sieurs BEBER, MARIAGE et DUPONT, Députez de la Nouvelle Compagnie de France pour l'établissement du Commerce en Perse et aux Indes.
Ils furent reçus par le Sieur DE l'ESTOILE (I), marchand Français, premier Valet de Chambre du Roi de Perse et par le Père RAPHAËL, du Mans, Supérieur de la Mission des Capucins en Perse.
Le Père RAPHAËL servait d’interprète. Les Députez furent loin de se mettre d’accord. Les trois commerçants voulaient agir seuls, prétendant que les deux Gentilshommes n'avaient d’autres droits que de présenter la lettre au Roi puisque cette lettre portait que deux gentilshommes curieux de voir la Cour de Perse s'étaient joints aux Députez de la compagnie.
Malgré l'intervention du Père RAPHAËL, ils perdirent plusieurs mois sans pouvoir s'accorder. Ils furent reçus par le Roi qui ne cacha pas non étonnement de voir des Français si peu s'entendre. Cependant, ils reçurent des présents, puis la députation se désagrégea. LA BOULAYE, BÉBER et DUPONT partirent pour les Indes ; DUPONT mourut à Schiras de mélancolie et du désespoir de leur désunion. Deux autres marchands français, CHARDIN et RAISIN, arrivés depuis peu en Perse, prêtèrent une somme d'argent à MARIAGE au moyen de laquelle, il fit quelques présents aux Officiers de la Cour. Ceux-ci voulurent bien enfin recevoir les propositions qu'il leur donna par écrit et dont voici la teneur :
Lettre remise par Nicolas MARIAGE en Avril 1666
« Je soussigné Mariage, député de la Compagnie établie en France pour porter le Commerce dans les Etats de Perse, déclare qu'en considération de la Lettre du très haut, très puissant, très excellent, très magnanime et invincible Prince l’Empereur de France, qui a été apportée en cette Cour par Messire Claude, Nicolas DE LALIN, Chevalier Gentilhomme ordinaire de sa Maison, pour renouveler l'amitié ci-devant contractée entre 1es deux Empires et demander les privilèges nécessaires pour l'établissement de la Compagnie, le très haut, très puissant, très excellent, très magnanime et invincible le Prince l'Empereur de Perse a accordé à la susdite Compagnie un commandement portant exemption de toutes sortes de droits, daces et péages, tant d'entrée que de sorties des marchandises dont elle fera commerce dans les dits Etats, sans qu'aucuns Douaniers, Rhadars ou autres Officiers ayant à en prendre aucune connaissance, ni en rien prendre; sa Hautesse s'est néanmoins réservé le droit de faire visiter les marchandises sans pourtant perdre aucun droit, ni douanes; et en considération de ces grâces, je m'oblige de faire annuellement un présent honnête au nom de la dite Compagnie.
Fait à Ferhabat, le vingt deuxième d'Avril, mil six cens soixante six.
signé: Nicolas MARIAGE.
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Voici la réponse obtenue par Nicolas MARIAGE, le style emphatique et plein d’expressions bizarres est savoureux au possible.
« Que les Marchands des Royaumes de France qui passent en bien avec la grâce extrême Royale et avec la justice excessivement Royale, faits constans en l'espérance et participation dans ce temps, laquelle sur le sujet de la Compagnie en forme de marchandise dans le territoire des Royaumes bien polis (la Perse) ont présenté par requête, est arrivée à l'oreille des ministres commis par la Cour de la Grandeur et de la haute fortune, leurs intentions et demandes ont trouvé le visage d’agrément, c’est-à-dire ont été exaucées, reçues pour agréables, et nous avons commandé fermement que les Conservateurs des droits, péages et tributs jusqu’à l'espace de trois ans, les reconnaissons exempts et privilégiez en toute façon que ce puisse être, et ne faisant paraître aucune demande de leurs biens et factureries, et conformément à la demande de leurs Députez.
Nous avons arrêté fermement que jusques à trois ans leurs biens et factureries qu'ils apporteront ayant été écrites, pour cette cause on ne leur demande rien, d'autant qu'iceux raisonnablement et conformément aux dixmes tributs et péages des biens susdits, ils apporteront un présent à la Cour du Refuge du Monde en Perse lequel présent sera agréable et profitable ; après l'espace de trois ans par le formulaire que nous commandons fermement, ils se réduiront en acte en toute sorte de posture, étant très assurez dans l'espérance de bon traitement sans aucun doute, les ailes ouvertes en hauteur, et qu'ils aillent et viennent, lorsque par le signal et marque épanchantes les pierreries de Kragon très grand à qui il faut obéir, par le bul ou cachet très haut, noble, saint, très sublime, aura orné, embelli et illuminé que l'on apporte toute croyance et appui, que tous obéissent à ce commandement, et que son profit et être dure et soit toujours en vigueur.
Le mois de Rebia premier l'an mille septante six à compter de l'hégire béniste, à laquelle soit tout honneur, salut et louange dans la Métropolitaine d'lspahan, dans les pays de Echref, dans les territoires de Tebereston, qu’ils soient toujours dans les sauvegardes de tous accidents et malheurs. »
MARIAGE obtint aussi comme les autres Nations de l'Europe: Anglaise, Hollandaise et Portugaise, permission de faire du vin à Schiras.
Avec de pareilles lettres, MARIAGE qui se trouvait alors dans un château de province où résidait le Roi, reprit la route d'Ispahan et il aurait sans doute accompagné le Sieur DE LALINqui voulut aller voir Tauris, Ardeuil et Kom, s'il n'eut été sollicité de retourner à son ancienne résidence de Zulfa par une amourette qu'il avait au cœur.
Par le moyen d’une vieille femme, mère d'un de ses valets il tenait cachée chez lui une jeune arménienne. Le bruit s'en répandit bientôt dans tout Zulfa. Les Arméniens furent scandalisés et châtièrent la vieille femme. MARIAGE sortit de son logis pour venir à son secours et empêcher qu'on n'en fit justice mais il dut se sauver en grande hâte sous une volée de pierres. Devant l'indignation des Arméniens qui parlaient d'envoyer un exprès en France pour se plaindre au Roi de cette action, MARIAGE rendit l'Arménienne qu'il tenait enfermée et décida de quitter la ville.
DE LALIN partit également pour le Bender et les Indes, le 22 de Novembre 1666. Huit jours plus tard, MARIAGE le suivit mais attendit longtemps 3 ou 4 mois un vaisseau pour revenir en France, il était porteur de son traité de commerce. Son séjour en Perse avait duré 16 mois.
Le Sieur de LA BOULAYE voulut passer des Indes en Chine, mais mal escorté il disparut, sans doute assassiné. Quant à BÉBER, après de nombreuses disputes avec les Hollandais du coté de Surate, il mourut à Goa.